Réduction des risques et lieux de vies : retour sur la Journée du Collectif Galilée 2023

30 juin 2023
Capture

La Journée du Collectif Galilée organisée conjointement par le RESPADD, PROSES, BIZIA, LA CASE et le BUS 31/32, qui s’est tenue le 30 juin 2023, a rassemblé des professionnels et le grand public à Marseille autour d’un enjeu fondamental : les liens complexes entre la réduction des risques et les lieux de vie.

Organisée au Théâtre de l’Œuvre, le programme de cette journée riche abordait des problématiques clés telles que le logement, la précarité, l’hébergement d’urgence, les consommations de substances (incluant le tabac, l’alcool et d’autres drogues) et les solidarités citoyennes.

Cette édition a particulièrement mis en lumière les tensions et complémentarités entre hébergement d’urgence, droit au logement et réduction des risques. Des intervenants issus de centres d’accueil, de programmes européens ou de dispositifs locaux ont présenté des projets novateurs qui permettent d’accueillir sans exclure, dans des contextes parfois très contraints.

Découvrir les actes de la Journée du Collectif Galilée « Réductions des risques et lieux de vie »

Les présentations diffusées
pendant cette journée

Table Ronde : De la consommation à l’hébergement

Cette session a permis de comparer les pratiques d’accueil et d’hébergement portées par Ithaque (Strasbourg) et Abrigado (Luxembourg), représentés par Nicolas Ducournau (Ithaque) et Raoul Schaaf (Abrigado). Tous deux ont présenté les dispositifs résidentiels intégrant la consommation, tout en exposant les arbitrages faits pour concilier réduction des risques, vie collective et accompagnement individualisé.

Dispositif Un Chez-soi d’abord

Cette discussion a rassemblé El-Arif Abdou (Un Chez-soi d’abord), Carine Voiret (Un Chez-soi d’abord) et Nastassia Kroichvili (Un Chez-soi d’abord) et le discutant Lionel Sayag, directeur de PROSES. Ensemble, ils ont présenté les fondements de ce dispositif marseillais : accompagnement pluridisciplinaire, rétablissement, logement sans condition d’abstinence, souplesse des visites et respect du rythme des bénéficiaires. L’équipe a mis en lumière la place du logement comme levier central dans une dynamique d’émancipation.

Habiter la ville

Joachim Levy (Nouvelle Aube), Sophie Baier (PROSES) et Véronique Latour (La CASE) ont dressé un panorama d’initiatives concrètes à Marseille, Montreuil et Bordeaux, ancrées dans les quartiers, les squats ou les centres-villes. Ils ont montré comment leurs structures accompagnent des personnes isolées ou en grande précarité, tout en travaillant la cohabitation urbaine, la réduction des risques et la lutte contre la stigmatisation. La discussion a été modérée par Perrine Roux (SESSTIM).

Le centre résidentiel intégral Lotus

L’intervention d’Ester Aranda, de l’Asociación Bienestar y Desarrollo (Barcelone), a permis de découvrir un modèle espagnol intégrant pleinement les pratiques de réduction des risques dans l’hébergement. Le centre Lotus offre des logements où la consommation est possible dans un cadre structuré, avec un suivi social et médical renforcé. Chaque résident bénéficie d’un espace individuel et d’un accompagnement personnalisé, incluant l’accès à une salle de consommation sécurisée, des consultations médicales régulières, ainsi qu’un travail de remobilisation autour de la santé, des droits sociaux et de la vie collective.

Usages, reventes et territoires marseillais

Cette séquence animée par le journaliste Philippe Pujol a proposé une analyse fine des logiques de consommation et de revente dans les quartiers de Marseille. Maëla Le Brun, directrice du BUS 31/32, a prolongé cette réflexion par son expertise des dynamiques locales. Une cartographie sociale implicite des usages a émergé, soulignant les enjeux d’intervention et de médiation. Ces derniers impliquent de construire des relations de confiance durables, d’agir en proximité avec les usagers et les habitants et de mieux articuler les réponses sociales, sanitaires et sécuritaires dans des contextes marqués par la précarité, la défiance institutionnelle et la pression des réseaux informels.

En marge de la Journée du Collectif Galilée, nous avons interviewé Philippe Pujol

L’intervention en vidéo

Une RdR (Réduction des risques) pour les cités dans les quartiers Nord de Marseille

Arthur Durand (Réseau 13), Luc Fabre (CAARUD Bus 31/32) et François Brun (MSMA) ont illustré les démarches communautaires menées dans les cités. Adil Mahil (In Citta) a nourri le débat avec sa vision de la médiation et des ancrages locaux. Les intervenants ont rappelé que les jeunes, les habitants et les usagers doivent être partie prenante de ces stratégies de santé publique. Cela implique de reconnaître leur expertise d’usage, de les intégrer dans la co-construction des actions (groupes de parole, pair-aidance, diagnostics partagés) et de soutenir leur participation active dans les instances de pilotage et les équipes de terrain.

Débat « L’habitat : outil d’émancipation ou d’oppression ? »

Ce débat, animé par Valère Rogissart, a réuni Michèle Rubirola (Ville de Marseille), Jean-Régis Rooijackers (Médecins du Monde) et François Crémieux (AP-HM). Les échanges ont mis en tension les logiques d’inclusion et les réalités de terrain : dispositifs contraignants, stigmatisation, normes implicites dans les structures d’hébergement. L’habitat, selon les intervenants, peut être autant une ressource qu’une injonction, selon les conditions de son accès et l’accompagnement proposé ou non aux bénéficiaires.

Le programme « Un Chez-soi d’abord » et l’accès au logement des personnes précaires

Pensé comme une alternative à l’hébergement d’urgence classique, le programme Un Chez-soi d’abord permet à des personnes sans domicile stable, souvent en situation de troubles psychiques sévères, d’accéder à un logement pérenne dès l’entrée dans le dispositif. Il propose un accompagnement intensif, sans condition préalable d’abstinence, pour sécuriser le parcours résidentiel. À Marseille, l’équipe pluridisciplinaire articule ses actions avec les structures locales (CSAPA, CAARUD, hôpitaux, associations) pour offrir un suivi à domicile centré sur le rétablissement, les droits et la réinsertion.

Le rôle des CAARUD dans la réduction des risques en lien avec le lieu de vie

Les Centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (CAARUD) occupent une position stratégique à la croisée des parcours de soin et d’hébergement. Leur présence auprès des publics précaires et sans abri permet de maintenir un lien constant, même en situation d’errance. Dans les quartiers Nord de Marseille, le Bus 31/32 en est un exemple emblématique : maraudes, accès au matériel de prévention, orientation vers les CHRS (Centre d’hébergement et de réinsertion sociale), accompagnement vers des services de santé ou d’hébergement d’urgence y sont menés avec une grande réactivité, au plus près des besoins.

De la consommation à l’hébergement : des passerelles essentielles

Des structures comme Ithaque (Strasbourg), Abrigado (Luxembourg) ou le centre Lotus (Barcelone) démontrent qu’il est possible d’accueillir les personnes consommatrices dans des lieux de vie, sans les contraindre à renoncer immédiatement à leurs pratiques. Ces modèles s’appuient sur la progressivité, la cohabitation bienveillante et l’accompagnement global (médico-social, juridique, administratif). Ils contribuent à rompre le cycle hébergement d’urgence/remise à la rue, en offrant un environnement structurant et respectueux du rythme de chacun.

Les dynamiques d’intégration en habitant la ville

Les interventions de Sophie Baier (PROSES), Véronique Latour (La CASE) et Joachim Levy (Nouvelle Aube) ont exploré les tensions entre habitat, exclusion sociale et droit à la ville. Leurs expériences, ancrées dans des structures comme des centres d’hébergement d’urgence, des squats accompagnés, des CAARUD ou des résidences pour femmes, montrent qu’un logement, même temporaire, peut devenir un levier puissant d’émancipation, à condition d’être pensé comme un lieu de droits et non de contrôle. Ces dispositifs favorisent la réinsertion sociale en reconnectant les personnes à un environnement urbain, des réseaux d’entraide et à leur propre pouvoir d’agir.

Transformer les modèles d’hébergement : vers des environnements souples et co-construits

Lorsque l’accès à un toit est conditionné à l’abstinence, à l’insertion accélérée ou à une conformité comportementale, il peut paradoxalement renforcer l’exclusion. Ce temps d’échange a approfondi les conditions dans lesquelles les dispositifs d’hébergement, qu’il s’agisse d’hébergement d’urgence, de logement accompagné ou de structures collectives, peuvent réellement soutenir l’émancipation. Les intervenants ont insisté sur la nécessité de développer des environnements plus souples, ancrés dans la réalité des parcours de vie et fondés sur la co-construction avec les personnes concernées. Cela suppose de repenser la place des règles, la temporalité de l’accompagnement et d’intégrer des pratiques inspirées de la réduction des risques dans l’hébergement social.

En croisant les expériences d’acteurs de terrain et les réflexions politiques, cette journée a fait émerger des pistes concrètes pour faire des lieux d’hébergement d’urgence, des dispositifs sociaux et des structures de santé communautaires de véritables leviers d’émancipation.

Ces recommandations plaident pour une approche globale, ancrée dans les droits et la continuité des parcours :

  • reconnaître l’abri comme un droit fondamental et non comme une simple réponse ponctuelle à l’exclusion ;
  • s’appuyer sur des structures à taille humaine, pluridisciplinaires et souples (CHRS, CAARUD, résidences sociales) ;
  • garantir un accompagnement médico-social global, respectueux des rythmes, avec une place réelle laissée à la co-décision avec les personnes hébergées ;
  • renforcer les dispositifs de domiciliation, d’orientation (SIAO), d’insertion professionnelle et d’accès au logement social ;
  • assurer un continuum entre urgence, stabilisation et logement pérenne, pour sortir de la logique du « tout-abri » ou du « tri social ».

Favoriser l’accès au logement des personnes précaires, c’est aussi offrir les conditions d’un véritable rétablissement, individuel et collectif, au-delà du simple toit, vers une pleine participation à la cité.

Questions fréquentes

L’approche de réduction des risques permet d’accueillir les personnes sans exiger l’abstinence, en leur proposant un accompagnement global dans un cadre respectueux et sécurisé.

Ce programme propose un logement stable en priorité, sans conditions, accompagné d’un suivi médico-social individualisé, favorisant l’autonomie des personnes précaires.

Les CAARUD offrent un accueil bas-seuil, un accompagnement sanitaire et social, ainsi qu’un lien vers l’insertion pour les personnes consommatrices de drogues vivant dans des contextes précaires.

Parmi les freins identifiés apparaissent : l’absence de domiciliation, les discriminations, le manque de places en structures adaptées ou encore la méconnaissance des dispositifs d’orientation (SIAO).

Développer des solutions souples (résidences sociales, hôtels sociaux, appartements thérapeutiques), renforcer l’accompagnement global et associer les bénéficiaires à la construction des projets sont autant de pistes concrètes mentionnées pendant cette Journée du Collectif Galilée.