Réduction des risques liés à l’usage de drogues et lieux de privation de liberté : retour sur la Journée du Collectif Galilée 2022

27 juin 2022
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La Journée du Collectif Galilée qui s’est tenue le 27 juin 2022 à Anglet a rassemblé de nombreux acteurs de santé publique, du champ carcéral et du secteur associatif. Cette édition, co-portée par le RESPADD, PROSES, BIZIA, LA CASE et le Bus 31/32, a donné la parole à des intervenants venus de France, de Suisse, de Belgique et d’Espagne, autour d’un thème sensible et fondamental : la réduction des risques liés à l’usage de drogues en milieu de privation de liberté.

Cette journée a mis en lumière l’importance de préserver la santé des personnes incarcérées, de limiter les infections et d’assurer une continuité des soins, car les pratiques à risque persistent en détention.

Découvrir les actes de la Journée du Collectif Galilée « Réductions des risques risques liés à l’usage de drogues et lieux de privation de liberté »

Les présentations diffusées
pendant cette journée

Plénière : Prison et réduction des risques

Julien Morel d’Arleux, directeur de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), a proposé une analyse historique et structurelle du lien entre les politiques de santé en détention, les pratiques de substitution aux opiacés et l’évolution des représentations. Il a insisté sur la nécessité de repenser le droit à la santé en prison comme un levier de justice sociale. L’OFDT documente les connaissances sur le champ des drogues et a réalisé de nombreuses enquêtes thématiques en milieu pénitentiaire, notamment sur la mortalité des sortants et le développement des traitements de substitution aux opiacés (TSO). 

Table ronde : Droits humains et lieux de privatisation de liberté

Muriel Grégoire, du Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) Floréal, a partagé son expérience en détention et en hôpital psychiatrique, soulignant les enjeux liés à l’accès aux soins, à la stigmatisation et au manque de moyens. Paul Bolo de Médecins du Monde a présenté la démarche communautaire menée auprès des détenus, en insistant sur l’importance de l’implication des personnes concernées dans les actions de santé. Gabi Mouesca, de La Ferme Emmaüs, a rappelé le rôle des citoyens et des professionnels dans la transformation du système carcéral et la défense de la dignité des personnes privées de liberté.

Plénière : Stratégies d'intervention : de l'autruche au renard

Vinciane Saliez, de l’association I.Care à Bruxelles (Belgique), a présenté une approche évolutive des pratiques de promotion de la santé en milieu carcéral. La stratégie d’I.Care déploie une vision globale et environnementale de la santé, avec une attention particulière aux minorités et vise à renforcer le pouvoir d’agir des détenus par leur participation active. Elle se base sur une logique d’« aller vers » les détenus ayant des besoins non exprimés et de travailler en complémentarité avec l’administration pénitentiaire

Table ronde : Pratiques de Réduction des risques (RdR) en détention en France

Fadi Meroueh (CHU de Montpellier) est revenu sur les avancées et les freins rencontrés dans la mise en œuvre de la réduction des risques au sein des établissements pénitentiaires français, notamment sur la question des traitements de substitution et de la coordination avec les unités sanitaires Bastien Guillermin, du CSAPA Aporia à Nanterre, a décrit les conditions concrètes d’accès aux traitements de substitution, les freins liés à la surpopulation et la stigmatisation. Il a aussi présenté les outils de dépistage et d’accompagnement mis en place. Un projet sur le sevrage nicotinique a mis en évidence un retard et une sous-évaluation du sevrage souvent forcé en prison.

Débat : usages et libertés en détention

Le débat, animé par Marc Auriacombe (CHU de Bordeaux), a réuni des acteurs de terrain, des représentants de l’administration pénitentiaire et des associations d’usagers. Les échanges ont mis en tension les logiques de contrôle, de soin et de justice, soulignant la fragilité du droit à la santé en prison. Les intervenants ont apporté diverses perspectives lors de ce débat. Marie Auhouanto-Chaspoul (Conseillère médicale pour la santé des personnes sous main de justice) a présenté une stratégie de réduction des risques en 10 points. Michaël Bisch (RESPADD et centre psychothérapique de Nancy) a souligné que la stigmatisation des usagers de drogues en détention impacte directement la possibilité de mettre en œuvre la RdR. Fabrice Olivet (ASUD) a rappelé que la réduction des risques ne peut être efficace sans un changement profond de la loi et un véritable débat public. Joachim Levy (Nouvelle Aube, Marseille) a abordé les difficultés liées à la surpopulation carcérale et à la qualité médiocre des produits du marché noir.

Conclusion

Nicolas Bonnet, secrétaire général du Collectif Galilée et directeur du RESPADD, a réaffirmé l’appel à la reconnaissance des droits en détention et à la mise en cohérence des politiques publiques. Il a souligné que la réduction des risques fonctionne en prison, mais nécessite d’être documentée et soutenue politiquement. L’importance de personnels formés, légitimes et pérennes a été mise en avant, de même que la nécessité de renouer le dialogue entre les acteurs de la santé et de la justice. La journée a mis en lumière la détermination de l’engagement, la force de la rencontre et l’accessibilité des soins comme des piliers essentiels.

Le droit à la santé en détention et ses limites

La réduction des risques est cruciale en milieu carcéral car les pratiques à risque persistent en détention, rendant indispensable de préserver la santé des personnes incarcérées, de limiter les infections et d’assurer un minimum de continuité des soins. Il est fondamental de repenser le droit à la santé en prison comme un levier de justice sociale. La loi de 2016 prévoit que les détenus doivent avoir le même accès que les personnes libres à l’ensemble des outils de réduction des risques, mais son décret d’application n’est toujours pas publié. Toutefois, un médecin ou un soignant qui pratique la réduction des risques en prison n’est pas hors la loi. Le Code de santé publique garantit une égalité d’accès aux soins entre personnes libres et personnes sous main de justice, même si ce droit est souvent mis à l’épreuve dans les faits. Les discussions ont souligné que les sujets de la réduction des risques, de l’usage des drogues et des lieux de privation de liberté sont des sujets de fond nécessitant une approche spécifique.

 

Données clés et constats sur les usages en milieu carcéral

L’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) joue un rôle crucial en documentant les connaissances sur le champ des drogues et en réalisant des enquêtes thématiques en milieu pénitentiaire, notamment sur la mortalité des sortants et le développement des traitements de substitution aux opiacés (TSO). Il est constaté que 70 % des personnes détenues fument du tabac, soit le triple de la consommation de la population générale adulte. Environ quatre personnes sur 10 sont des usagers de drogues (hors tabac) réguliers en détention. Parmi eux, au moins 30 % consomment du cannabis. Le taux de détenus sous TSO est relativement stable depuis dix ans, aux alentours de 7 %. Cependant, le manque d’enquêtes régulières et de données précises sur les drogues illicites en prison constitue un obstacle majeur à l’élaboration de politiques publiques éclairées.

Obstacles institutionnels et stigmatisation

De nombreux freins ont été identifiés à la mise en place effective de la RdR en prison, incluant les tabous, la stigmatisation, le manque de formation, l’absence de décret d’application de la loi de 2016, la peur institutionnelle et les difficultés logistiques. Le préjugé de l’abstinence est considéré comme un mythe terrible et difficile à combattre en milieu carcéral. La stigmatisation des usagers de drogues en détention impacte directement la possibilité de mettre en œuvre la RdR. La surpopulation carcérale, par exemple 930 détenus pour 500-600 places à Saint-Gilles ou 900 pour 572 à Nanterre, et le manque de personnel soignant limitent fortement la qualité des consultations et de l’accompagnement (environ quatre minutes par consultation). Le fait de ne pas avoir accès à la substance est parfois perçu comme une partie de la punition en milieu carcéral.

 

Vers un changement de paradigme et une approche holistique

Il est essentiel d’informer et de former sans « totem ni tabou », en élargissant la réduction des risques à la sexualité, aux tatouages, à la musculation et en ne niant plus le droit à l’usage. La réduction des risques fonctionne en prison, mais elle a besoin d’être documentée et soutenue politiquement pour sa pleine reconnaissance. L’importance de personnels formés, légitimes et pérennes est soulignée, tout comme la nécessité de renouer le dialogue entre les acteurs de la santé et de la justice. Les interventions plaident pour une approche globale, ancrée dans les droits et la continuité des parcours, qui favorise la co-construction avec les personnes concernées. Le changement viendra du terrain et de la capacité à informer et à expliquer pour lever les blocages. La prison, décrite comme un problème réel malgré les évolutions, est perçue comme pathogène et désocialisante. Le débat doit être porté au niveau politique pour changer la loi sur les drogues, comme l’ont fait la plupart des pays européens en matière de cannabis.

Questions fréquentes

La RdR est cruciale car les pratiques à risque persistent en détention. La réduction des risques permet de préserver la santé des personnes incarcérées, de limiter les infections et d’assurer un minimum de continuité de soins.

Un Programme d’échange de seringues (PES) permet de fournir du matériel d’injection stérile aux détenus usagers de drogues, dans un cadre sécurisé et suivi. Cela réduit les risques d’infection et d’overdose.

Oui, mais l’accès reste inégal selon les établissements. Certains Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) référents coordonnent leur action avec les unités sanitaires pour assurer un suivi en détention, avec des méthodes et des résultats variés.

Absolument. Le Code de la santé publique garantit une égalité d’accès aux soins entre personnes libres et personnes sous main de justice. Ce droit est souvent mis à l’épreuve dans les faits.

Tabous, stigmatisation, manque de formation, absence de décret d’application de la loi de 2016, peur institutionnelle, difficultés logistiques… Les blocages sont nombreux, mais des modèles européens montrent qu’une autre voie est possible.